C'est quand même incroyable qu'on soit encore vivants
À cent mille sous zéro et depuis cent mille ans
Peu importe comment le décor te programme
C'est toujours les tropiques quand tu aimes une femme.
Richard Desjardins - « Akinisi »
Je suis tant aliénée de tout ce qui m'est lointain, après seulement quelques jours au pays où les arbres ne poussent pas. Un pays où le ciel est plus vaste et la terre si petite, un désert, un vaste champ de poussière...
Tant de changements pour la petite nomade que je suis: un monde qui m'est complètement étranger pour les neuf prochains mois. Une réclusion, un silence. Eh oui, le monde est étrangement calme, dans la toundra, même dans la ville. Le silence alterne avec le bruit du dynamitage non-loin, sans doute pour y poser les pilotis d'un bâtiment à construire. On entend aussi le bruit des avions, à chaque fois que l'un d'entre eux se pose ou ose prendre son envol. On le voit de près, cet albatros, juste au-delà de la colline, survolant la baie... et il nous ramène des vivres, des êtres chers et des témoins du présent inuit.
La première curiosité à laquelle je fais face se trouve dans l'appartement de service qui nous est fourni par le ministère de l'éducation. Trois chambres meublées, l'une d'entre elle qui devient mienne. C'est le moment de défaire les bagages, mais la tête me tourne car je n'ai pas dormi la nuit précédente. Qu'importe, puisqu'il le faut. Es muss sein ! C'est la première étape de l'arrivée dans un foyer, une maison. Home, sweet home. Je découvre le mobilier avec une émotion inconnue, la sensation d'être bourgeoise, de vivre un plaisir bien mondain et bien futile... C'est qu'il y a tant de tiroirs que je puis en remplir un par type de vêtement. Celui-ci pour les pantalons, celui-là pour les robes et jupes, cet autre pour les hauts légérs... L'ironie de tout ça, c'est qu'une fois mes possessions bien rangées, les tiroirs ont tous l'air bien vides, garnis d'à peine trois morceaux.
Ça me m'empêchera pas de laisser traîner mes vêtements par terre !
***
L'univers extérieur est sec et poussiéreux, comme en témoignent mes souliers dont se dégage un nuage chaque fois que je les enlève. Notre logement est perché tout en haut d'une colline, mais ce n'est pas la plus haute, bien au contraire. Derrière nous, la plus haute butte ferme la marche, une croix défiant son sommet. Malgré le déshonneur chrétien, la nature trône, elle ne bronche pas. La marée monte, la marée baisse, mais nous voyons bien peu la plage de notre nouveau nid. Partant à pied, nous traversons le champs rocailleux auréolé de myrtilles et autres berries (bearberries, crowberries...) qui ne semblent même pas éclater sous les lourds pas de nos bottes. Tant que le soleil est parmi nous, il fait bon marcher sans manteau ni pull, mais il ne faut pas s'arrêter. Nous zigzagons sur la colline, évitant tant bien que mal les canettes de Coca cola, de bière Molson, paquets de cigarette Player's et autres marques du progrès que la civilisation aura amené en Terre de Baffin.
Sur la plage, des enfants jouent avec tout ce qu'ils trouvent et nous nous demandons si telle ou telle algue se consomme. Difficile de dire si nous sommes plus intriguées par les gens, les bâtiments ou la puissance brute du paysage. C'est qu'au loin, nous appercevons une bâtisse qui nous semble tout droit venir d'une autre planète : une guimauve géante trufée ça et là de hublots. Aucune fenêtre. Nous découvront prestement qu'il s'agit là de l'une des écoles primaires. Lancement de roquettes non compris...
Au North Mart, on découvre de la baguette et du camembert, du céleri à six dollars le pied et tout ce qu'il faut pour se faire des sushis à la maison. Nous ne manquerons de rien cette année, frères et soeurs. À vrai dire, même le manjar blanco a pris place sur les étagères. Je suis déçue car j'en ai amené, pensant ainsi partager avec les gens du coin une saveur typiquement nord-américaine, mais la mondialisation m'a rattrapée. Il ne nous manque que de la yerba mate, oui encore un peu plus car c'est mon carburant d'écriture, mais il faut croire que le marché argentin n'est pas encore très développé au Nunavut.
Au milieu des gens de l'association franconunavoise, je ne me suis sentie bien à trois moments : en flattant kimmik, la chienne de l'un des participants, en parlant danse avec Tuut, une yukonnaise au regard mystérieux et pénétrant, et enfin en tournant la tête vers le ciel pour y voir les fameuses « Northern Lights », grand théâtre céleste des aurores boréales. Je n'entendais plus les ragots et rumeurs, les voix difformes, informes, mêlées des autres colons, des colons comme moi ici.
Mes pieds sont encore instables et fébriles dans la toundra, distinguant de peine et de misère la mousse sèche de la tourbe humide. Mes chevilles apprivoiseront la molesse du sol avant que la robe de glace ne prenne sa place. Il reste encore quelques semaines avant que l'automne ne prenne toute la place.
Nous en profiterons.






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