mardi, août 10

Chaque fois que je m'installe pour écrire, que je sens que les mots doivent sortir, que je me sens inspirée par des vortex d'idées, je me sens trop fatiguée pour commencer. C'est sans doute une phase dépressive qui reprend le dessus - je suis exténuée, je dors beaucoup, même les jours où je ne m'entraîne pas (il en reste quelques uns). Je repense à une conversation récente où un ami me disait que j'avais de la chance, qu'à moi c'était toujours facile d'écrire. Et chaque fois, c'est ce qui me pousse à commencer à mettre un mot à la suite de l'autre, à prétendre que la fatigue et l'ennui ne se sont pas emparés de moi, à écrire comme si de rien n'était.

Je veux à tout prix terminer ce projet de livre et prendre un temps honnête et bon pour ne rien faire. Réfléchir. Qu'est-ce que j'ai envie d'accomplir dans les cinq prochaines années, vraiment ? Comment pourrai-je « gagner ma vie » ou à tout le moins subvenir à mes besoins de base ? Pourrai-je gagner suffisamment d'argent en écrivant, en aurai-je envie ? Est-ce que je donnerai des conférences ? Saurai-je me plier à cet horaire ? Me restera-t-il assez de temps pour gravir des montagnes, dévaler des torrents et escalader les murs des églises ? Aurai-je un enfant ? Vivrai-je à deux, à trois, à dix-huit dans une commune ?

Je veux apprendre à ne rien faire. Réfléchir et gribouiller. Bâtir des Inukshuks, des points de repère dans la toundra de mon existence. Je veux aussi nourrir mon corps d'expériences qui le construisent et en font un vaisseau céleste, je veux naviguer, penser à rien, voler, méditer, tricoter et coudre, continuer à fouiller dans les poubelles...

Et l'écriture de ce livre, en ce moment, c'est difficile. C'est un accouchement. J'approche les 130 pages écrites, sans compter les interminables heures de révision parfois schizoïdes, les engueulades, les arguments, les déconnades et un grand besoin de reconnaissance. J'oublie la mise sur pied de ma conférence qui m'a pris presque deux semaines, à reculons et à temps plein. J'oublie même que j'ai traduit une bonne quarantaine de pages de ce matériel, que je me suis embourbée dans sa correction, dans la préparation d'un dossier d'édition. Maintenant, je n'écris que cinq heures par jour, soutenue par de grandes lampées de yerba mate. Sans matéine, ce livre ne verrait pas le jour de mes entrailles.

Je crois que l'échéance d'octobre est raisonnable cependant. Et à ce moment-là, je pourrai me concentrer sur tout le reste. Pas l'herboristerie malheureusement, mes bagages étant comptés et la durée du voyage incertaine... Mais qui sait, le turc, l'allemand ou l'inuktitut... La chasse aux phoques ou à la vache marine, la pêche, la cueillette du thé du labrador, la couture, camper au froid, m'orienter dans la toundra, naviguer... Faire de la motoneige, apprivoiser des chiens en traineau...

Apprendre à rire le plus souvent possible. Apprendre à passer du temps toute seule devant une aurore boréale. Apprendre à hurler à la lune.

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